Les Z'expressions : Lignes
Il tentait de suivre la ligne du plafond, mais il avait du mal. Il faut dire qu'il était venu là pour l'aider, parce que la pauvre ligne du plafond était brisée.
"J'en ai marre" disait elle " je n'en peux plus d'être coincée entre ces murs et ce plafond !"
Effectivement, se disait il, c'est le propre de la ligne du plafond.
Il essaya de la rassurer en lui disant qu'elle avait le confort d'être dans une maison, au chaud, et tout ça. Oui mais c'était le placard et jamais personne ne venait.
"Allons c'est quand même mieux qu'être une ligne droite obligée d'aller dans une seule direction."
Et c'était vrai. Mais aller dans une direction, ça oui. Elle qui tournait sur elle même, et même pas en rond, elle se voyait bien ligne aérienne, ou aux mains d'un pilote de ligne. Au moins elle voyagerait.
Hélas, il n'avait pas la ligne budgétaire pour lui offrir un voyage en avion, tout au plus pouvait il l'emmener à la pêche, ou alors dans le métro, toutes deux comportant un choix de lignes conséquent et économique. Mais elle ne voulait pas finir mangée par les poissons, ou enterrée, ce qui serait pire, de son point de vue, qu'être au placard.
"Allons c'est quand même mieux que la ligne d'horizon, toujours à fuir quand on s'approche."
Mais il se trompait sur toute la ligne. Être l'horizon, voila quelque chose qui lui aurait plu, à la ligne du plafond. On est toujours à l'horizon de quelqu'un. L'horizon est partout autour, et pourtant inaccessible par soi même. Mais voila, le sort avait voulu qu'elle soit ligne de plafond, d'un placard qui plus est, et c'est tout. En faire la ligne d'horizon n'était pas en son pouvoir.
Il fallait lire entre les lignes. Il y avait quelque chose à faire mais il ne savait pas encore quoi. Il tenta une dernière approche :
"Allons c'est quand même mieux qu'une ligne de flottaison, toujours à nager entre deux eaux, parfois troubles. Ou une ligne de bataille, sous le feu, prête à être coupée à tout moment, sans compter le mal de mer, et en plus les batailles navales n'existent plus. Ou pire encore, une ligne de démarcation honteuse pour tenir le pays aux mains d'occupants belliqueux !"
Qu'importe, elle aurait pu être ligne de mire, de tir, ou de visée, ou même Maginot ou Siegfried, du moment qu'elle n'était plus dans ce placard, entre ces quatres murs.
Il se plaça en ligne de défense, prétextant un appel d'une autre ligne, celle du téléphone pour gagner du temps et réfléchir.
Mais elle n'était pas dupe, et s'était fixée une ligne de conduite, qu'elle lui rappela :
"Si tu ne fait pas quelque chose tout de suite, je laisse tomber le plafond ! point à la ligne !"
Et ça, même du placard, il ne pouvait pas, surtout que sa chambre était juste au dessus, ça aurait fait désordre.
Il se ravisa.
Il lui proposa de l'emmener à la montagne, franchir une à une les lignes de niveau pour faire la ligne de crête. Elle se dit que ça devait être pas mal, elle se voyait déjà sur la ligne de départ. Puis elle se dit que là haut, immobile dans le vent glacial, avec la neige et le mauvais temps, finalement, ça ne devait pas être si bien.
Il commençait à se les sentir aussi brisé que la ligne.
Déjà que les gens sont difficiles à contenter, si en plus les lignes s'y mettent. Il regarda celles de sa main. Sa ligne vie venait sans doute de raccourcir un peu.
Il tenta de se ressaisir, et proposa un compromis dans la droite ligne de son humanisme légendaire. Il fit quelques recherches en ligne. Il appela son banquier sur sa ligne directe, pour qu'il lui ouvre une ligne de crédit.
C'est ainsi qu'il démonta le placard, abbatit quelques cloisons, agrandit sa maison avec quelques murs arrondis, cassa quelques mètres carrés de plafond pour faire entrer en ligne de compte les sauts de ligne entre les deux étages, et fit en sorte que les perspectives offrent de belles lignes de fuite.
Ainsi, la ligne parcourait librement toute la maison, en droite, en courbe et en brisure et faisait l'admiration de tous les visiteurs, ce qui la rendait pas peur fière. Elle eu même droit de passer à la télévision dans une émission sur les maisons. Elle aimait se voir si bien cadrée le long des lignes de forces de l'image sur l'écran aux lignes pures très design.
Et lui était tout content :
Il avait gardé sa ligne.