Le trottoir sur lequel il marchait frissona soudain, le déséquilibrant à l'entrainer presque dans une chute le sol contre la tête, ce qui est souvent très
douloureux. Tandis qu'il se raccrochait tant bien que mal à un poteau de stop multicolore, la rue, par la bouche d'égout la plus proche, l'interpela.
"J'ai l'angle de la rue qui me démange ! voudriez vous bien me le gratter ?"
C'était la première fois que cette rue lui parlait, même s'il habitait le quartier depuis déjà quelques saisons (peut être bien déjà la cinquième), alors il regarda
autour de lui pour savoir si c'était bien à lui qu'elle s'adressait. A part les quelques voitures qui trottaient pas loin, il était seul.
- Pardon , Est-ce à moi que vous parlez ?" Dit il sans trop savoir où fixer son regard.
- Ben oui, à qui d'autre !". Effectivement, à qui d'autre que lui, seul sur ce trottoir.
- C'est à dire que d'habitude vous parlez avec m'dame Zuff ou bien M'sieur Clapo, ou même d'autres mais jamais avec moi !" s'étonna t'il.
- Ben cette fois c'est vous et vous tombez sacrément bien ! Vous voulez bien me gratter l'angle s'il vous plait ?"
La rue était maline, sa bouche d'égout se fendit d'un sourire, exhalant par la même occasion un parfum sucré. Il n'a jamais su reconnaitre les gouts des bouches,
mais là aucun doute, ce n'était pas une bouche d'égout acide, ou pire, amer. Il en était bien content, ce qui lui donna l'envie d'essayer de bien vouloir gratter cette rue.
"D'accord !" répondit il à la rue."Que dois-je faire ?"
- Ben j'ai l'angle droit qui me gratte et c'est horrible ! j'en peux plus, j'en fait même frissonner mes trottoirs, ce qui risque fort de finir par un
accident, moi je vous le dit ! d'ailleur vous avez bien failli en avoir un vous même n'est-ce pas ! Preuve qu'il faut absolument, sinon venir à mon secours, au moins venir a celui
d'autrui !"
Pendant qu'elle lui parlait, il s'était rapproché d'un des croisements et se demandait lequel des angles était le droit.
- D'habitude," Reprit-elle, pratiquement sans prendre son souffle, " j'attends les chiens ou bien la balayeuse ! mais la prochaine est dans trop longtemps !
Non ce n'est pas cet angle là, c'est l'autre en face".
Cette fois la bouche employée sentait l'air marin et l'iode, ce qui le rassura, car il aimait bien aussi l'égout salé.
Il traversa la rue, en évitant avec habitude quelques voitures qui s'étaient mise à lui foncer dessus, et arriva enfin à l'angle droit. Maintenant il se
demandait ce qu'il devait bien faire pour gratter un angle, droit de surcroit.
"Allez, Allez ! mais qu'est-ce que vous attendez ?"
- Je ne sais pas ce qu'il faut faire pour vous gratter convenablement et ne pas éveiller une autre démangeaison, voyez vous !" S'indigna t'il.
- Avez vous un balai ? Une brosse ? Quelque chose à poils durs qui gratte ?"
Il pensa aussitot à son peigne qui était dans sa poche. Mais il ne voulais pas s'en servir. A ça non ! Un peigne chromé, et téléscopique, offert par son grand
père sur son lit de mort. Bon ce n'était pas le jour de sa mort, c'est vrai, mais il etait bien mort dans ce lit, 8 ans plus tard. Définitivement non, il ne sortirait pas son peigne tout brillant
encore malgrès les siècles pour l'abimer.
Il regarda autour de lui ce qui pourrait bien lui faire office de grattoir d'angle de rue. Une voiture, non, un passant pressé, non plus, une poubelle pleine,
pouah, non de non, un arbre, oui ! Voila.
Il s'approcha de l'arbre. Mais la première branche était trop haute. Il fallait s'étirer le bras, et la dernière fois qu'il avait fait ça, son bras était resté long
au moins 2 heures. C'était bien amusant pour foutre des baffes à distance, mais trainer un bras par terre, ce n'était vraiment pas terrible, et enroulé autour du cou, ce n'etait pas pratique en
plus de tenir trop chaud.
- Si j'étais vous je me dépècherai " lui lança la rue "je vais causer un accident et vous serez responsable, parce que vous ne m'aurez pas grattée assez vite ! ça
va faire du bruit, moi je vous le dit !"
Il s'imagina soudain sous les flashes des caméras, la figure en 4 par 3 sur tous les murs, avec un gros titre hurlant "Cet homme n'a pas assisté une rue en danger
de mort de gratouille ingratouillée ! BOUH !". Non surtout pas ça ! Et que dirait sa mère veuve et orpheline d'un fils célèbre pour non gratouille à personne démangée ! Et que dirait son
chat, qui aimait tant qu'on lui gratouille derrière les oreilles. Il fallait réagir et vite.
- Oui vite !" S'écria la rue, comme en réponse à ses pensés, alors qu'il s'étirait le bras en estimant la hauteur.
Il demanda à l'arbre s'il pouvait lui emprunter une branche, une avec des épines si possible et qu'il lui rendrait en parfait état de poussage, feuilles vertes
et tout, et tout.
Sauf que l'arbre était commerçant.
- Et j'aurai quoi en échange ? Moi je donne rien, je vends !"
Il fut plutot surpris. Ne voyait il pas, cet arbre mondialiste, qu'il risquait d'avoir une voiture lui fonçant dans le tronc, parce que la rue se
tortillerait, faute de grattage ?
"La vie sauve ! Et c'est déjà pas mal !" lui lança par une de ses bouches acides et menaçante, la rue qui n'avait rien perdu de la conversation "je peux
facilement poluer tes vivres ! Alors tu lui donne ta meilleure branche et que ça saute !".
L'arbre frissonna à l'odeur piquante qui commençait à lui roussir les feuilles et se plia à la volonté de la rue, comme un homme politique.
Il était un peu déçu d'avoir étiré son bras pour rien, parce que l'arbre plié, les branches étaient accessibles. Neanmoins, il prit la branche que lui tendait
l'arbre, une belle, avec des feuilles de houx, des épines d'accacia, et des piquants un peu partout.
La rue trépignait d'impatience, et toute sa surface gondolait dangereusement. Il se précipita sur l'angle, la branche dans la mains, un peu trop vite, ce qui lui
causa de multiples piqûres, et il la frotta vigoureusement sur l'angle vibrant.
"OOHHHH ! Que c'est bon !", s'écria la rue qui fut tout soudain parfumée de barbe à papa pure sucre. "Encore, oh oui, un peu plus haut, oui là !"
Il faisait de son mieux pour ne pas se transpercer les mains, mais il se sentait soulagé de voir la rue se détendre enfin et le danger d'une vilaine célébrité
s'écarter d'au dessus de sa tête.
"Mmmm, merci, merci, merci !" Toutes les bouches d'égout étaient ouvertes par l'extase du soulagement.
- C'est bon ?" Lui demanda t'il.
- Oui, c'est bon, tu peux arrêter ! Merci encore ! A bientôt, ou plus tard".
Il regarda autour de lui.
Les voitures reprennaient leur galop de plus belle. Les pietons pressés qui s'étaient accrochés de ci de là, se remirent à courir en marchant, leurs courses
aux pieds comme si rien ne s'était passé. Les panneaux de stop clignotaient en tout sens comme à l'accoutumé.
Etait-ce là tout les remerciements qu'il aurait ? Une rue tranquille qui sentait bon le sucre ?
Las, il laissa tomber la branche dans la branche que lui tendait l'arbre, avide de récupérer son bien, et repris son chemin, abasourdi par son aventure.
Non vraiment, il était bien décidé. jamais plus il ne repasserait dans cette rue aux démangeaisons sauvages.
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