Il n'y a pas de doute. Pas au fond de lui même, même si rien n'est écrit
d'avance. Il va faire cette rencontre, serein comme un ange qui sait.
C''est ce qu'il se dit, tandis que la route défile à grande vitesse au son de la musique étrange de son esprit. Le temps aspire le goudron comme un fumeur qui n'a pas fumé depuis longtemps et
dont la fumée le transporte.
Il ne sait pas encore pourquoi il a pris cette décision, quelques semaines auparavant, d'accepter l’invitation de cette étrange personne.
La première découverte s'était faite par la peinture et l'écriture. Puis petit à petit, des liens se sont tissés au gré de textes échangés sur la toile. L'art comme des passerelles incongrues
entre des êtres. Un défi, lancé à... il ne saurait dire qui. Les voies de la grande connexion sont impénétrables.
Maintenant, l'oreille collée au téléphone, il découvre sa voix :
"Allo ?
-Oui, bonjour, c'est moi !" Dit-il.
-Tu es arrivé ? Où es tu ?"
Un étrange accent dans une voix chaude et grave. Voila ses premières impressions. Il répond qu'il passe devant le siège d'un parti politique, se disant intérieurement que c'est un bon repère.
"Ok, tu seras là dans quelques secondes, je t'attends en bas de chez moi."
Il sourit. Une voix qui vient des profondeurs. Elle veut qu'ils se rencontrent dans un endroit neutre, et bien qu'il ne sache pas exactement ce qu'elle voulait dire par neutre, il accepte et
coupe la communication.
Il s'arrête pour ranger rapidement dans le coffre de sa voiture le bazar qu'il avait emmené et repart vers le numéro de rue échangé quelques jours plus tôt.
Synchronisation parfaite. Elle arrive, cherche la voiture du regard, puis s'approche à grandes enjambées sautillantes. Sans doute la nervosité, imagine t-il.
Echange de bonjours et de bises, puis direction le centre ville.
Après quelques échanges sur son retard bienvenue car elle n'était pas prête à l'heure prévue, quelques soupirs qui l'intriguent, et le nouveau théâtre de la ville qui ressemble à un entrepôt pour
culture en conserve, ils s'arrêtent sur une place faisant office de parking payant. Probablement sous l'émotion de se rencontrer enfin, ni l'un ni l'autre ne pensent à mettre quelques pièces dans
l'horodateur.
Ils se pressent côte à côte, le froid aidant un peu, vers un petit bar non loin de là. Après avoir acheté du tabac, ils s'assoient à une table et commandent des cafés. Comme il a un peu faim,
"C'est le trajet, ça creuse" dit elle, elle se propose de lui offrir un croissant. Il accepte, pensant à tord qu'elle en désirait également. Quelques minutes plus tard, tandis qu'il dévore son
morceau de lune et qu'elle se roule une fine cigarette de tabac blond, les premiers regards s'échangent. Ce n'est pas grand chose, mais ils sont intenses.
C'est que, lors de leurs discussions virtuelles précédent leur rencontre, elle l'avait prévenu qu'elle allait le "scanner", le mettre à nu, qu'elle avait un don pour cela. Lui ne se sent pas
particulièrement doué et il se demande bien pourquoi elle voulait le rencontrer. Elle répond simplement que ses écrits l'ont intriguée, mais elle ne saurait dire en quoi exactement, c'est plutôt
son univers qui l'intéresse. Lui c'est pareil, c'est plutôt flou, mais il a ressenti une sensibilité exacerbée, comme une fragilité, sous les textes de cette jeune femme. C'est son drame, il ne s'attache qu'à ce genre de personne. Enfin, cela ne lui
est pas arrivé souvent non plus. Deux fois, dont une, qu'il considère ratée.
En revanche, pour elle, ce n'est pas la première fois qu'elle rencontre en chair et en os des personnes qui se cachent sous des pseudonymes. Elle aime se confronter au réel, vivre les expériences
plutôt que de les apprendre dans les livres. Connaitre "en vrai", les gens derrière le masque de l'anonymat si confortable pour certains. Elle raconte cela avec fougue.
Cela lui est venu il n'y a pas si longtemps, lorsque elle a commencé à plonger dans le virtuel. En tout cas, elle sait que lui n'est pas fou. La folie la passionne et la fascine. Elle sait la
reconnaitre. C'est comme ça depuis qu'elle même a eu sa propre folie, passagère, lui dit-elle pour le rassurer, et d'ailleurs qui était la passagère. Petit à petit, elle lui tend un petit bout du
fil du tricot de sa vie. Ce fil qu'il regarde se dénouer, intrigué. Il tire un petit coup sur le brin qu'il tient, et c'est comme si tout un rang venait. C'est une histoire terrible, si l'on s'en
tient aux faits, l'histoire d'une schizophrénie quotidienne qui bascule. La réelle maladie mentale, pas celle que s'invente les gens cherchant à la loupe leur malheur. Non, plutôt la vraie, celle
qui enferme l'esprit avant d'enfermer le corps. Mais elle le raconte avec tant de simplicité, tant de petits détails amusants. Il en oublierait presque l’horreur de cette histoire. Pour elle, les
hallucinations, la police qui l’embarque quand elle a « pété les plombs » et l’hôpital psychiatrique parmi les autres fous deviennent le voyage d’Alice au pays des merveilles. Un autre
monde derrière le miroir. Guidé par ses mots, il a l'impression de voir parfaitement le fil qui relie tous les signes, comme des perles, les ayant conduits à cette rencontre entre eux deux. Il
s'immerge et se laisse transporter par cette magicienne des mots. Captivé, il regarde la position gracieuse que prennent ses mains alors qu'elle lui décrit ses co-aliénés, la petite moue de sa
bouche quand elle fait une pause ou pour rallumer son mégot, et ses yeux brûlant d'un feu intérieur. Et il écoute l'histoire qui résonne en lui étrangement, et lui rappelle des bribes de sa
propre vie. Il est pudique, il raconte peu ce que lui voit, les signes qui lui parlent. Non, le tableau qu'elle dresse pour lui est si grand, si plein, qu'il a l'impression de ne pas avoir de
véritable vie. En fait, il ne garde pas de souvenir de sa propre vie qui pourtant, si on y regardait bien, n’est pas si vide que ça.
Elle a peur de l'embêter avec ses histoires. Il lui répond qu'il ne se lassera jamais, car il ne la juge pas, il veut simplement comprendre. La comprendre. Il y arrive, pense t’il, presque. Ils dérivent, parlent alors de
l’écriture, sujet qu’ils aiment tous les deux. De l’atelier qu’elle a suivi il y a peu. La richesse que finalement la folie peut offrir. Virginia Woolf, Clarissa Pinkola Estés.
Le temps passe, trop vite. Une autre forme de relativité. et ils doivent penser à se nourrir. Ils avaient convenu du restaurant et s'y rendent, la tête encore à l'échange qu'ils viennent d'avoir,
dans le froid de la ville devenu si léger.
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